Monday 30 April 1990

Préambule

Le projet d’un pèlerinage méditatif déambulatoire a été imaginé pour la première fois en 1987, mais il ne fut préparé que trois ans plus tard à Paris de façon systématique.

Trois raisons essentielles m’ont poussé à entreprendre cette marche à pied de Paris à Saint-Jacques de Compostelle :

  1. Plus que le sens rituel attribué à ce pèlerinage, c’est son aspect historique, religieux et culturel qui me le fit choisir comme itinéraire général, et davantage en relation avec les compagnons bâtisseurs du moyen âge (cf. Henri Vincenot, Les étoiles de Compostelle) qu’en souvenir des moines et pèlerins traditionnels. Je voulais surtout vérifier la présence mythique celte dans l’architecture et les sculptures romanes des abbayes, abbatiales, monastères et églises rencontrées sur mon chemin.
  2. Sans en faire une réelle épreuve sportive, je désirais vérifier mon état de santé physique et réaliser une fois encore une aventure hors du commun de façon exemplaire. Une longue marche à pied de 2 à 3000 km en une centaine de jours me paraissait digne de mes précédentes épreuves.
  3. Enfin, je comptais expérimenter une nouvelle méthode d’écriture en enregistrant pour la première fois en marchant et tout au long de mon voyage perceptions, sensations, associations d’idées, sentiments, réflexions, souvenirs, échanges et méditations, au fur et à mesure des circonstances qui les feraient naître, spontanément et en désordre. Un petit dictaphone me permettrait d’enregistrer confidentiellement tout ce que j’aurai dit à haute voix. Et comparer ensuite les structures de pensée "en marchant" à celles d’une réflexion immobile, une méditation déambulatoire à une recherche sédentaire. En remplaçant l’expression écrite élaborée par l’impulsion verbale brute.

J’ai choisi mon propre itinéraire pour la 1ère partie du voyage. D’abord Vezelay, puis l’abbaye de la Bussière, lieu de prédilection d’Henri Vincenot. Cluny ensuite, pour rejoindre Florac et le Banquet (où je prévoyais un long arrêt) par le Massif central, pour rejoindre ensuite l’un des chemins de Compostelle traditionnel, le GR 6, jusqu’à Saint-Jean Pied-de-Port, le col de Ronceveaux et l’Espagne.

Tuesday 1 May 1990

1. Paris (Tour Saint-Jacques) - Forêt de Sénart

Dix heures, une longue pose après trois heures de marche. Parti à 7 heures de la tour Saint-Jacques, 9 kilomètres, Choisy-le-Roi. Dans l’herbe, sous les arbres, quelques bruits de voitures, mais je ne suis pas encore prêt à méditer. Je dois m’habituer à mes pieds, à mon sac, à tout, quoi !

A 12 km de Paris, au bord de la Seine, un parc public, utilisé seulement par des immigrés nord-africains qui font la causette sur un banc ; une douzaine d’enfants autour de “maman boubou” prennent du soleil ; trois pêcheurs à la ligne viennent d’arriver ; ils avancent lentement et silencieusement le long du fleuve étale qui miroite de lumière matinale. Y aurait-il encore quelques poissons comestibles en Seine ? (cris d’enfants jouant)

Grands immeubles de la banlieue de Paris, des tours, un pont, beaucoup de voitures que ne n’entends pas, et moi, qui suis là, déjà presque à la campagne !

Chanson : “Un moyen pour avancer et qui doit être le nôtre, c’est d’mettre un pied devant l’autre, et de recommencer, une deux, une deux”.

Cri du coucou, annonce de beau temps.

Quand je vois passer toutes ces bicyclettes, une histoire me revient en mémoire : il y a bien longtemps, encore étudiant en théologie et faisant de l’auto-stop du côté de Poligny pour me rendre au Chambon-sur-Lignon. C’était une petite route qui traversait une forêt. Je me reposais lorsque j’aperçois soudain une jeune fille à bicyclette qui s’arrête et me demande où je vais. Elle avait abandonné sa moissonneuse-batteuse, elle en avait eu assez, alors elle était partie sans rien dire à personne faire un petit tour, mais à présent il lui fallait rentrer. Alors elle me propose de mettre mon sac sur sa bicyclette et nous avons marché ainsi un moment. Mais bientôt, on s’est dit après tout, pourquoi ne pas nous mettre tous les deux dessus et, cahin-caha on a roulé ainsi, elle debout sur les pédales, moi assis sur la selle. Dans la descente ça allait bien, dans les montées un peu moins, pour finir dans le bois, au milieu d’un champ d’orties !

Ici, je suis dans les anémones, il y en a tout le long du chemin.

7 heures du soir. Les gens rentrent chez eux et moi j’rentre dans les bois (Forêt de Sénart).

Allons, un petit effort. Ce sont mes épaules qui me font le plus souffrir, les sangles de ce sac qui pèse bien le double du poids que j’avais prévu au départ. C’est dur le premier jour, toutes ces banlieues à traverser, en plein après-midi, sur une grande route nationale où je risquais de me faire happer par une voiture en folie. Enfin, je suis tout de même arrivé dans ce bois mais je n’aurai guère fait plus de 20 km au podomètre. J’ai pourtant l’impression d’en avoir fait beaucoup plus.

La méditation, pour aujourd’hui, et bien sera surtout une méditation sur mes pieds, mes cuisses et mes épaules. J’espère quand même que j’aurai ces prochains jours fait le tour de mon corps et que je pourrai passer au tour d’esprit !

Les oiseaux chantent. Au loin, beaucoup de bruits d’avions ; des gens s’en vont très loin. Quand j’étais là-haut, pour l’un de ces vols qui m’amenaient en Asie ou en Afrique, je pensais parfois à ces piétons marchant sous bois. A leur tour maintenant.

Il est bien mon petit dictaphone, dès que je parle trop faiblement, il s’arrête, ce qui me “réveille” et m’oblige à “penser” un peu plus fort.

Wednesday 2 May 1990

2. Etiolles

Mercredi 2 mai. Je suis sur la route d’Etiolles à la sortie de la Forêt de Sénart. J’ai dormi chez un ingénieur que j’ai rencontré hier assez tard au moment où j’allais m’arrêter pour planter ma tente. Il m’a gentiment invité chez lui pour camper sur sa pelouse. Ses deux filles ont préparé à manger, leur mère était en voyage. J’ai pu prendre un bon bain dont j’avais grand besoin, mes épaules étaient en pleine déconfiture. J’étais très fatigué ; en fait j’avais fait 35 km., beaucoup plus que mon podomètre ne l’indiquait, je compris alors pourquoi j’étais fourbu et j’ai passé une très bonne nuit sur le gazon, dans cette tente igloo que je remontais pour la première fois depuis… bien des années, lorsque je faisais le GR 20, en Corse, en 1985.

Ce matin, je me suis levé un peu tard et j’avais tant de choses à ranger. Hier soir, je ne pensais qu’à une chose : dormir au plus vite car ce soir je suis attendu à 25 km d’ici, à peu près là où je comptais m’arrêter pour ma deuxième étape.

Ce voyage s’annonce donc très bien. Contre toute attente, alors que beaucoup de monde passait dans les allées forestières à pied ou à bicyclette, mon ingénieur marié, père de quatre enfants dont l’épouse avait déjà fait deux séjours à Saint-Jacques-de-Compostelle, se fit lui-même plaisir en recevant un pèlerin à la sortie de Paris. Il me dit en partant : “C’est toujours une joie de voir passer des pèlerins de Compostelle et ça porte bonheur, c’est comme les hirondelles au printemps.”

Je viens de m’apercevoir que je n’ai plus de bourdon. J’ai dû l’oublier au dernier carrefour où je me suis arrêté ce matin. Ça m’ennuie car c’était une jolie canne tressée que m’avait offerte un indien caraïbe de l’île Dominique. Et bien voilà, je ne l’ai plus, peut-être n’en avais-je pas vraiment besoin. C’est dommage, je l’aimais bien, j’aurais dû la laisser à la maison et ne me servir que d’un bâton coupé dans un noisetier. Toutes choses se perdent en vie.

3. Corbeil-sur-Seine

Corbeil-sur-Seine, un petit bistrot à 9 heures du matin. C’est encore Madame qui est derrière le comptoir. Son mari ne viendra que plus tard, tout bouffi de sommeil. Quelques habitués : une femme, deux hommes et le patron conversent de choses et d’autres. Dehors, un bruit soudain de pare-chocs heurté. Tout le monde bien sûr s’arrête de parler et regarde, puis échange quelques propos sur la circulation ; tout rentre à nouveau dans l’ordre du train-train quotidien. Voici un vieux retraité assez raide qui semble ne pas avoir voulu laisser tout à fait de côté son ancien uniforme ou la nostalgie de n’en avoir jamais porté. Il disait tout à l’heure, sans me voir ou sans me regarder : “Ils n’ont qu’à aller à pied !” Mon gros sac était au pied de ma table. Les gens sont si indifférents.

Que voit-on en marchant quand on a un lourd sac sur les épaules ? Le bout de ses pieds, un ou deux mètres devant soi, un mégot, un bout de bois, un trognon de pomme, deux poubelles qui m’obligent à faire un détour, un sac bleu, non éventré, des espadrilles roses et une petite fille en pantalons. Là, j’ai dû lever un peu la tête pour savoir si c’était une fille ou un garçon, mais vu les espadrilles… je savais que ce n’était pas un garçon ! Une pigne de pin, on se demande ce qu’elle fait là, un bidon vide en plastic blanc de deux litres caché derrière un poteau électrique, l’un de ces pylônes en ciment ajouré, horribles et répétitifs, une borne : RN 6, Melun 15 km Je ne vais pas à Melun. Bientôt, je tournerai à droite pour entrer dans la Forêt de Rougeau.

Que de rues aux noms évocateurs : rue de la Paix, rue de la Raison, rue de l’Enfer, rue du Repos, et l’inévitable rue Pasteur, bien sûr. Depuis Paris, j’en ai beaucoup croisées.

Le coucou m’appelle à l’orée de la forêt. Voilà, j’ai le choix entre ce petit chemin qui descend à Morsang-sur-Seine en passant par le Château des Roches – ce lieu d’accueil de l’Unesco que j’ai connu il y a bien 25 ans, en 1963 peut-être, quand je fus recruté à l’IPN de Léopoldville (Kinshasa) – ça me ferait un petit détour, mais continuer sur la route N 446 de Melun jusqu’à la prochaine laie forestière, un bon kilomètre au soleil, pas très réjouissant !

Ah ! J’ai trouvé un sentier ravissant en pleine forêt, bien frais. Je ne sens plus mon sac et presque plus mes pieds, tout va pour le mieux, puisque j’ai quitté la N 446 et toutes ses voitures, sans trottoir, pour éviter de me faire arracher un bras chaque fois que l’une d’elle me double, si je suis à droite, ou me croise, si je suis à gauche, le bon côté pour un piéton.

On dit qu’il n’y a plus de péniches sur la Seine ; et bien je viens d’en voir passer deux, l’une dans un sens et l’autre dans l’autre. D’ailleurs, vous devez encore entendre le bruit de leur moteur. Cet endroit est vraiment extraordinaire. Je l’ai découvert par hasard en redescendant de la Forêt de Rougeau sur la Seine. Là sur une petite route départementale – peut-être bien la D 36 – un emplacement aménagé : bancs sur pelouse au bord de la Seine avec jonquilles, renoncules, anémones et des arbres pour l’ombre. Et, à l’intention des promeneurs lacustres, des wharfs aménagés pour faciliter l’accostage.

Ah parisiens ! Encapuchonnés dans vos préoccupations citadines, que venez-vous le dimanche passer ici quelques heures agréables ? Ce n’est qu’à moins de 40 km de chez vous : vous prenez la route d’Essonne, vous longez la rive droite de la Seine en direction Seine-Port et voilà, c’est tout simple et le coin est charmant. Ici d’ailleurs le fleuve commence à prendre des allures de rivière : nonchalant, hésitant, avant d’entrer dans la banlieue parisienne, encore tranquille et belle, à cette heure.

Je remercie la municipalité de Corbeil pour cet aménagement qui pourtant n’a pas l’air de beaucoup profiter aux habitants de la commune, mais je suis certain qu’il plaît beaucoup aux passants qui, comme moi, recherchent un lieu de repos et de rafraîchissement. Je me suis baigné tout nu dans la Seine.

Glycines et lilas en fleurs, et marronniers. Des cerisiers aussi, peut-être et tout à l’heure de l’aubépine en bordure de chemin, des pissenlits, de la rhubarbe, des herbes d’été qui commencent à pousser, drues et encore un peu raides .

4. Seine-Port

Le petit bar de Seine-Port : l’intrus venant d’ailleurs et, au comptoir plusieurs personnes accoudées. Il est un peu plus d’une heure, l’heure prolongée de l’apéritif. Je m’adresse au patron, jeune aux légères moustaches, jovial : “Est-il possible de manger quelque chose ?” – “Oof, il n’y a rien à manger ici.” – “Et bien, je vais toujours boire une bière, ça me fera du bien.” J’enlève mon sac avec difficulté et je m’installe à une petite table dans un coin. Mon sac est lourd et encombrant, j’ai toujours peur d’attraper quelque chose au vol, en me dégageant de lui.

Au bout d’un moment, dix minutes environ, le temps que je me remette de ma longue marche, une bonne bière bien fraîche vient à moi dans la main du patron qui me dit, l’air pressé : “Je peux vous faire un sandwich.” – “D’accord”, dis-je, et je me mets à savourer ma bière, écoutant distraitement les propos des clients attardés. Après dix autres minutes, j’ai presque terminé ma bière et toujours pas de sandwich, mais le patron revient et sur sa décision : “Sinon, je peux vous faire le plat du jour : museau vinaigrette, entrecôte, pâtes et dessert.” – “Ça me convient très bien”, je réponds, et il s’en va. J’attends, dix nouvelles minutes. Cette fois c’est la patronne qui vient, avec nappe en papier, verre, couverts et corbeille de bon pain frais que je m’empresse d’entamer.

J’imagine alors la conversation d’arrière-boutique : le patron : “Un client qui demande un sandwich.” – “Pourquoi tu n’as pas proposé le plat du jour ?” – “Ecoute, ce ne sont pas mes oignons, moi je suis au bar, tu n’as qu’à t’en occuper, c’est ton rayon.” Il trône, lui, derrière son comptoir tandis que la patronne trône, elle, devant ses fourneaux, à l’abri des regards, sauf si un client comme moi demande à manger à des heures indues dans un bar qui n’a rien d’un restaurant.

Visiblement le patron attend que le dernier client soit parti pour rejoindre sa famille à table. Sa soeur ou belle-soeur a déjà mis le couvert, sa mère ou sa belle-mère s’est déjà installée. C’est la petite fille en patins à roulettes qui m’apporte l’entrecôte. J’avais les yeux plantés sur ma carte, je ne l’ai pas vue arriver, elle attendait instable sur ses patins, son assiette en voltige, mais tout s’est bien passé. Son petit frère, lui, était venu se faite cajoler par son père : “Alors ça va mieux ton foie ? Tu n’as plus mal au ventre ?” – “Non, j’ai mal là.” – “A la gorge ? Mais il n’a rien cet enfant, il a encore dû manger une saloperie !” Je n’entends pas ce que sa femme répond depuis sa cuisine. “Ton pantalon ne tient pas, laisse-moi le remonter.”

Tous les clients partis, on se sentait chez soi, sur l’autre face du décor. Tous à table mais le patron boit encore son apéritif au comptoir, et balaie les mégots devant lui avant d’aller manger. “Alors, dit-il à la jeune fille de la maison, on ne travaille pas aujourd’hui ?” – “Non.” – “Ah, tu ne travailles qu’à mi-temps.” – “Oui.” Se relevant : “Mais où donc est passé mon verre ?” – “Tu l’as cassé.” – “Oh ?” – “Mais oui !” – “Ah bon …” et se rassied pour enfin goûter à son museau vinaigrette.

Un jeune homme pressé entre, il a laissé sa voiture en mauvais stationnement : “Est-ce possible d’avoir un sandwich ?” – “Oui bien sûr, à quoi vous le voulez, jambon, rillettes, fromage ou saucisson ?” – “Oh, à ce que vous voudrez, je m’excuse de vous déranger, vous êtes en train de manger.” – “Non, ça n’a pas d’importance.”, et le jeune homme s’assied. Puis quelqu’un d’autre arrive et commande une menthe à l’eau, mais visiblement c’est l’heure de la sieste, du repos de mi-journée ; il fait très chaud, on va certainement fermer le bar-épicerie, à côté de notre salle. Tout le monde a l’air de somnoler, moi compris.

Je suis à présent allongé sur un banc de la place. J’ai trouvé une fontaine pour remplir ma gourde d’eau fraîche et j’attends qu’il fasse un peu moins chaud pour me remettre à marcher jusqu’à Ponthierry où un pont enjambe la Seine. Il me restera bien une quinzaine de kilomètres pour rejoindre Saint-Martin où je suis attendu. Y parviendrai-je et à quelle heure ?

Au bar étaient affichés plusieurs avis : double concours de pétanque, concours de pêche à la ligne, match de football pour la promotion en 2e division, Perthes contre je ne sais plus qui, des photos de footballeurs parmi lesquels le patron d’ailleurs, visiblement très fier. De l’autre côté, près du téléphone, l’annonce d’une exposition de nus ; inattendu. Sur le comptoir, les deux globe-sucriers et les quatre manettes pression. C’est tout. Ah non, un cochon rose ou un éléphant en paille tressée dans lequel fleurit un buisson de framboisiers, et j’oubliais, une belle affiche d’Ourassy, le cheval gagnant.

Bout de conversation : “Vous n’êtes pas d’ici ?” – “Non, je viens de Paris.” – “Vous êtes Parisien ?” – “Oui c’est ça, enfin temporairement, pour l’instant…” – “Et vous allez où comme ça ?” – “Dans le midi.” – “Ben, c’est pas tout près !” – “En effet, mais j’ai le temps.” – “C’est bien !” – “En réalité je vais jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle.” Le patron n’a pas l’air de trop savoir où c’est. Sa femme par contre prend un air semi-entendu (le mot saint lui dit quelque chose) mais pas de réaction. Dans un bar, aussi modeste soit-il, on ne s’inquiète déjà plus de rien.

Comme je ne suis pas sûr de mon podomètre qui s’arrête quand je ne fais pas des mouvements de hanche assez prononcés, je l’ai fixé à ma ceinture – et je demande innocemment, incidemment, quand je suis arrêté, à quelqu’un qui passe et qui veut bien me répondre : “Il y a combien d’ici à Paris ?” Cette fois on m’a dit : “50-55 km.” Nom de Dieu, aurais-je déjà fait tant de kilomètres ? Mes étapes sont trop longues, et ça voudrait dire qu’hier j’ai fait 35 km. Oui, c’est bien ce que m’avait dit l’ingénieur. Ça me réconforte, moi qui croyais n’en avoir fait que 22 ! Mais je souffre… Je n’ai plus rien à dire pour l’instant, à tout à l’heure.

5. Ponthierry

Je n’aurais jamais dû accepter l’invitation des amis de l’ingénieur, j’ai encore une sacrée trotte à faire avant de les atteindre et il est déjà 4 heures. Mais comment faire autrement ? Il avait déjà fini de téléphoner quand il me dit que son ami m’attendrait ce soir à Saint-Martin-en-Forêt. Alors je ne peux plus faire autrement que d’y aller, maintenant. Et ça m’oblige à marcher 20 km de plus ; je me serais bien arrêté ici à Ponthierry, au bord de la Seine ou n’importe où, même dans un hôtel. J’aurais pu me baigner à la piscine municipale, là, juste devant moi, où je vois tous les gosses entrer et sortir avec leur maman, et le papa dans la voiture qui attend. Tentant, non ? Oui, mais voilà, parce que je suppose que quelqu’un m’attend, je me sens obligé d’y aller. Ce sera toujours ça de gagné pour demain, mais quand même, c’est dur, d’autant qu’il fait une de ces chaleurs ! Vivement la forêt !

Ah, la voilà, cette fameuse ligne à haute tension indiquée sur la carte : 3 grands pylônes et 19 lignes. En passant dessous, j’espérais y récupérer un peu d’énergie mais je n’ai rien ressenti – juste un peu de brouillage dans mon dictaphone.

Un château, un moulin, une propriété privée entourée d’un fil électrique non électrifié, des vaches et la rivière. Nom du hameau : « l’École », qui me met sur la route de Saint-Sauveur, après avoir passé le vieux pont du moulin et longé la rivière sous bois. Il a tout de même fallu que j’enjambe quelques barrières et contourne prudemment quelques vaches et taureaux entre elles, heureusement pas méchants.

Sentier rectiligne et monotone sous-bois. Je me trouve assez bien, assis sur un caillou, les pieds dans l’eau, à boire et à manger du chocolat. Peut-être pourrais-je commencer à méditer un peu ? Non, il y a encore trop d’avions bruyants dans le ciel, et puis je viens d’être piqué par une ortie ! Dans ces cas-là, c’est le corps qui pense, bien sûr. Mais dans deux jours, lorsque j’aurai allégé ma charge à Nemours, je n’aurai plus d’excuse de ce genre. J’ai vu tout à l’heure une jeune fille en short qui courait avec un tout petit sac sur le dos, j’avais envie de lui demander de le troquer contre le mien.

Si tout va bien, je serai chez ces gens qui m’attendent dès ce soir. J’aurai gagné un bon repos, j’espère. Demain, après la traversée d’un coin de la forêt de Fontainebleau, je m’arrêterai un peu plus longtemps pour me refaire une santé et adoucir mes muscles. On verra…

Juste en face de moi, de l’autre côté de ce joli ruisseau dont j’aurais été tenté de boire l’eau transparente, il y a une bouche d’égout, et 200 mètres plus haut, une maison. Brrr… Pollution, pollution, et là où on ne s’y attend pas. Des ordures plus manifestes, j’en ai beaucoup vues le long de mes chemins : sacs poubelles, vieux pneus, gravats, ferraille. Et aux endroits les plus inattendus : en pleine forêt, en plein milieu d’une laie, ou carrément au bord d’une route passagère, et tous les sacs en plastique éparpillés par le vent, accrochés çà et là comme des oripeaux de robots disparus accrochés aux branches, à une barrière, fleurs immortelles de notre cher siècle de technologie avancée.

Pourquoi ne fait-on pas faire aux prisonniers des prestations compensatoires en plein air pour nettoyer le paysage ? A la place du boulet, ils porteraient une puce et leur gardien ne les accompagnerait que pour les protéger des piqûres de vipères. Ils porteraient de jolis uniformes multicolores qui compenseraient le manque de bouquets aux endroits les plus sales. Tout le monde serait content : eux de subir leur peine dans la nature, une peine d’utilité publique, et nous de nous promener comme avant, les yeux tout ébaubis de nos propres regards.

Han, han, je marche entre deux champs de colza en fleurs tout dorés de soleil couchant, mais j’ai à peine la force de les admirer. La route monte et je n’en peux plus. Je ne sais pas si j’arriverai au bout. Pourtant je remarquai hier qu’au moment de la plus grande fatigue, quand la chaleur du jour diminue et que la brise du soir commence à souffler, à cause peut-être des muscles tétanisés, on se met à marcher comme un automate, sans faire de gestes des bras pour ne pas réveiller une douleur endormie, immobilisés sous les sangles du sac ou derrière le dos, à moins que je ne les laisse ballotter comme des membres mous de poupée asthénique. Peu à peu on ne sent plus rien, on est dans un état second, atteint d’une espèce de maladie de Parkinson qui nous fait sautiller nonchalamment devant soi. Et comme je sais que notre corps a des réserves bien supérieures à ce qu’on croit, je ne m’inquiète pas, je sais que je ne vais pas tomber, à condition toutefois de ne pas m’arrêter.

6. Perthes-en-Gâtinais

Je suis à l’entrée de Perthes-en-Gâtinais. Ah, ces villages qu’un écriteau annonce des centaines et des centaines de mètres avant ! Il me faudra faire encore un km avant d’atteindre le centre. Comme il y a de plus en plus de nouveaux quartiers qui se construisent à la périphérie, quand on aborde les villas neuves, on peut être certain d’être encore très loin de la poste ou de la mairie.

J’en suis venu à compter les numéros des maisons mais comme leurs entrées sont le plus souvent de l’autre côté, ça n’avance pas très vite, il y a de longues distances sans numéros. Voici tout de même le centre; hélas le seul bistrot du carrefour est fermé. Merde…

C’est peut-être ça la méditation orientale, le vide absolu, quand on est bien fatigué, marchant comme un automate, regardant par terre sans rien voir, laissant aller ses jambes l’une après l’autre sans les sentir, avec une espèce de poids lourd sur les épaules qui pourrait aussi bien être la colère du ciel qui se retient de tomber sur notre tête ou l’intensité de l’atmosphère noire d’un jour mourant. Bref on ne pense plus à rien, mais alors à rien du tout ! Et pourtant, si : tout à l’heure je me voyais attablé au comptoir d’un bistrot devant un diabolo-menthe. L’image de ma pensée était fixe comme une idée. Je me souviens avoir été très impressionné par les méditations bouddhistes quand j’étais en Inde et cette possibilité, parait-il, d’aboutir au néant en s’obligeant à ne penser à rien. Je comprends maintenant pourquoi ça leur était beaucoup plus facile qu’à moi, dans ce pays de misères : mes méditants n’avaient rien à bouffer, ils étaient toujours un peu fatigués, souvent assis et endormis, en demi catalepsie. Bien sûr, leurs pensées n’avaient aucune chance d’affleurer leur cerveau. Tandis que pour nous, occidentaux, ce n’est pas si facile. Si là, maintenant, je décidais de faire le vide, je me mettrais aussitôt à bâtir une théorie sur quelque idée me passant par la tête, sans pouvoir l’arrêter, ne pensant même pas que je suis en train de penser. Je préfère pour l’instant me baigner dans cette torpeur confortable, ce vide douillet que seul le soleil remplit de ses derniers rayons rougissant les crêtes de colza fleuri. A gauche, à l’ombre, le blé en herbe est assombri, il doit avoir de noires pensées. Tandis que colza et moi sommes encore tout réjouis.

Des voitures passent, me faisant parfois de petits signes de condescendance ou d’encouragement, sans qu’aucune ne s’arrête. C’est bien, car si elles le faisaient, je serais obligé d’y monter et ma foi, ce serait ma première entorse à ma sacrée décision. Une péniche, à la rigueur, je la prendrais, plus loin, si l’occasion se présentait, sur le Loing. Pour l’heure il me reste 3 km à marcher. Dieu que c’est long !

7. Fleury-en-Bière

Fleury-en-Bière. Ce n’est guère fleuri et je suis presqu’en bière ! Si je mettais les pieds dans une marmite après une journée de marche comme celle-là, je crois que je ferais monter la température de 10°. Il n’y a rien de meilleur en tout cas que de les rafraîchir à l’eau d’une fontaine publique. Il en reste encore quelques unes dans ces villages sans bistrot. Malheureusement ce sentiment de douce fraîcheur ne subsiste guère une fois chaussettes et chaussures remises sur pied.

Ce pré parsemé de pâquerettes est bien tentant. J’y promène mes pieds nus mais je n’ose m’y étendre, car je crois que je m’y endormirais sur le champ. Or il me reste encore deux petits kilomètres à faire. Ce n’est pas la mer à boire mais après en avoir fait une trentaine dans la même journée avec un sac de 15 kg sur le dos !

Je me suis assis pour remettre mes souliers, pourrai-je me relever ? La dernière halte de la journée s’achève, avant l’accueil triomphant du pèlerin repentant… Ouais, les amis de mon ami d’Etiolles doivent s’impatienter en se demandant peut-être s’ils ont bien fait d’accepter son idée saugrenue d’accueillir pour la nuit un homme qu’ils ne connaissent pas. Pour l’instant, le problème numéro un est de se relever. Allons, une main par terre, une demi rotation du torse pour se mettre à genoux, un pied contre terre, les deux mains sur un genou et han ! Heu heu ! (toussotements macabres), me voilà debout. Problème numéro deux : le sac. L’astuce est de trouver un endroit pour le poser qui soit à ma portée quand je suis debout – afin que je n’aie pas à me baisser pour le prendre et me rétablir avec lui. Ici, la borne fontaine est toute indiquée, ailleurs ce peut être une boîte compteur EDF en plastique à l’extérieur d’une villa, ou un panneau indicateur, mais l’une est trop basse et l’autre trop haut. Difficile de trouver la bonne mesure, l’escalier est parfait, mais on n’en trouve pas toujours, même en esprit. Cette fois, ce ne sera pas trop difficile. Le tout c’est de retrouver la seconde bretelle, mais où donc est-elle passée ? Ah, bien sûr, quel idiot, j’ai mis mon bras droit dans celle de gauche ! Bon, enfin, ça y est, léger rétablissement des reins et me voilà debout, chancelant mais debout. Hélas, je devrai quand même me baisser puis me relever avec ma charge sur le dos car en buvant une dernière gorgée d’eau à la fontaine basse, tout ce que j’avais mis dans mes poches de chemise est tombé par terre.

Il y a un superbe château à Fleury-en-Bière : haute façade d’une dizaine de mètres, pierres, briques et fioritures, deux corps de bâtiment de part et d’autre, une entrée principale sous porche et tout au fond le château, lointain, grandiose. “Propriété privée, défense d’entrer”, mais la porte est ouverte.

Il se fait tard. Une dame ferme ses volets.

Je n’avais jamais vu de glycines fleuries de diverses couleurs en même temps. Et des lilas, et… qu’est-ce donc ? Des pommiers en fleurs, déjà ? Ça m’en a tout l’heur ! Et toujours des champs de colza à perte de vue.

Les chiens enfin n’aboient plus, je suis en rase campagne, mais quel concert tout à l’heure ! Qu’ils sont mal élevés, ces chiens ! Ne devraient-ils pas n’aboyer que lorsqu’on s’approche ostensiblement d’eux ? Pourquoi s’époumonent-ils donc tant (cépoumonetildonquetan, cf. Queneau) contre les passants ? Aussi cons que leurs maîtres !

Thursday 3 May 1990

8. Saint-Martin en Bière

Jeudi 3 mai, 7 heures et demie du matin.

Me voici sur la route de ma prochaine étape. J’ai passé une très bonne nuit dans un très large lit, j’ai pris une très chaude douche et un très copieux petit déjeuner. Accueil charmant de la sympathique Magda, seule à me recevoir pour la nuit, ses patrons étant absents – je comprends mieux pourquoi mon ingénieur hier soir semblait avoir quelque difficulté à persuader son interlocuteur téléphonique de me recevoir. J’ai discuté une partie de la soirée avec cette jeune polonaise venue en France il y a neuf mois pour garder les enfants Mongaud et parfois leur maison, prête à retourner bientôt chez elle.

Maintenant je me sens mieux. Mon sac est toujours aussi lourd mais j’espère l’alléger à Nemours. Il fait beau et le soleil n’est pas encore chaud. Je longe des champs de blé, la campagne devant moi s’enfuit à l’horizon. La France est belle. J’espère tenir le coup au cours de cette longue étape qui me verra traverser un petit morceau de la forêt de Fontainebleau et - ce bruit sourd au loin – l’autoroute du sud.

Les premiers genêts subissent comme moi le ballet tonitruant de motards de la gendarmerie en exercice dans les lacets de la petite route habituellement déserte que je suis. Me promènerais-je inconsidérément au coeur de cette zone militaire indiquée sur ma carte ? C’est bien possible. Mes apprentis motocyclistes, eux en tout cas, n’en ont cure, profitant de leur bon droit pour me faire peur à chacun de leur passage.

Friday 4 May 1990

9. Nemours

Vendredi 4 mai. Au bord du Loing, à quelques kilomètres de Nemours, sur la N 7 que je suis obligé de suivre jusqu’à Bagneux car aucun sentier n’est tracé le long de ses berges. Dès que je pourrai traverser, je longerai son autre côté.

Je suis arrivé hier à Nemours fourbu, je n’en pouvais plus. Mais j’ai découvert un bon hôtel en face de la cathédrale, dont le curé a bien voulu marquer d’un premier sceau, sur la carte de pèlerin que je lui présentai, mon passage sur le “chemin”. J’ai expédié par la poste un gros paquet chez Françoise à Florac afin de m’alléger un peu : blouson d’hiver, quelques vêtements, un peu de nourriture et deux ou trois petites choses un peu lourdes.

Mon sac me parait nettement plus léger et je marche d’un bon train, mais je suis en retard sur mon horaire habituel car la poste ce matin n’ouvrant qu’à 8 heures, j’ai dû attendre le bon vouloir administratif de province pour l’enregistrement scrupuleux, voire circonspect, de mon colis précoce.

Il y a, le long de cette route nationale, toute une série de fils électriques, un orange et quatre noirs qui courent désinvoltes de relais en relais, un petit piquet jaune fiché en terre à peu près tous les 20 mètres, et cela pendant plusieurs centaines de mètres. Mesure de la stabilité tellurique ou radar mal camouflé, me suis-je demandé perplexe, jusqu’au moment où j’ai rejoint le grand distributeur de ce réseau mystérieux : un camion-poste de contrôle occupé par un homme occupé, assis devant un écran, à transcrire méthodiquement les hiéroglyphes mathématiques défilant au bout de son regard attentif. Son collègue au repos m’ayant aperçu, je lui demande, d’un air entendu mal assuré : “Qu’est-ce que c’est ?” – Çà être recherche pétrole”, répond ce hollandais flottant de la Shell Cie, et pour lever le voile dubitatif que mon sourire incrédule semblait vouloir contredire, le voilà parti dans une démonstration graphique incontournable. Alors, moins inquisiteur : “Et… il y en a ?” Cette fois, il fit semblant de ne pas comprendre le français.

10. La Madeleine

La Madeleine, un petit village bien net et sa chapelle ouverte où je peux reposer au frais mon corps endolori. Dans le choeur, derrière l’autel et ses quatre chandeliers, un tableau représentant une table sur laquelle repose une bible. Un autre entre deux vitraux non colorés à gauche, contre une paroi dotée d’alcôves, montre quelqu’un tenant quelque chose, mais à droite il s’agit bien de la vierge Marie et de son petit Jésus, qu’elle tient par dessous ses deux petites fesses (celles de Jésus) dans une niche. Il y a non loin de là deux radiateurs à gaz montés sur bouteille. A l’entrée un joli baptistère. Le plafond est plat, à poutres apparentes. Plus une croix, une stèle de pierre nue avec une inscription illisible : on n’y déchiffre que des coups de burins intempestifs brisant net la compréhension délicate d’un texte palimpseste latin dont il ne reste que quelques mots épars : Damoiseau … Mollins … Alt … dices …. vigansat … Rhemy … doctore … Piètre paléographe je suis !

Dans le livre de prières ouvert de la paroisse du diocèse de Meaux je lis, page 616 : Béatitudes

Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux car ils posséderont la terre.
Heureux les affligés car ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde.
Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés par la justice, car le royaume des cieux est à eux.
Réjouissez-vous, exultez, car votre récompense est grande dans les cieux.

Ce dernier vers ne fait pas partie des Béatitudes… Ma récompense dans les cieux, oui, peut-être… Et sur terre ?

A l’entrée de la chapelle il y a un banc de pierre à l’ombre, je m’y suis assis. J’ai bien fait de garder les petites pâtes, elles sont délicieuses, cuites sur mon réchaud sous le banc à l’abri du vent, avec deux cubes Knorr ou Maggi. Ce sera mon repas de midi.

Un facteur en vadrouille vient de me dire que le petit chemin qui part sur le côté descend jusqu’au Loing et le longe vers le prochain village où je pourrai le traverser pour éviter Montargis et passer plus à l’Est (chants d’oiseaux). J’ai perdu beaucoup de temps ce matin mais j’en gagnerai peut-être cet après-midi.

Tout à l’heure il semblait n’y avoir âme qui vive dans ce village endormi sous le soleil de midi, à part les deux vieux qui mangeaient dans leur cuisine ouverte de cette petite villa toute simple et mignonne où le facteur s’est arrêté avec sa jaune 2CV. L’infirme de mari est sorti à petits pas escomptés pour aller quérir son pain quotidien à la porte de son jardin… “Une balle en pleine tête, un soir de révolution, en traversant la rue”, ne serait-ce pas mieux pour lui que cette attente malheureuse ?

Et puis, tout à coup, des gens partout (cris et rires d’enfants). Des gosses à la queue leu leu se dirigeant vers l’école-mairie, peu à pied, la plupart en voiture. Plus de cartable sur le dos et de tablier noir, non. Tous bigarrés descendant de la voiture de papa conduite par maman, laissant le petit frère repartir se baigner dans le Loing avec ces dames de l’après-midi.

Hier soir à Nemours je suis allé me promener du côté du pont et de la cathédrale. J’ai sonné à la porte du Prieuré, il était 9 heures passées, personne ne m’a répondu. Alors j’ai continué mon chemin – du Prieuré – jusqu’au Loing, dans ce vieux quartier de Nemours si pittoresque avec son ancien château et je suis revenu par une autre rue, aussi déserte que les autres jusqu’à mon hôtel que j’ai failli ne pas retrouver.

J’ai vraiment bien dormi quoique ce matin j’avais encore sommeil quand je me suis réveillé. Mais à 6 heures, j’étais debout. A 8 heures, j’étais à la poste pour acheter un emballage de colis que j’ai bourré de surplus pesants, de retour à l’hôtel. Il me fallut tout de même garder ma longue chemise verte et mon paquet de nouilles qui refusaient de me quitter. Je retournai à la poste et continuai mon chemin, qui hélas m’empêcha de suivre le Loing comme j’en avais l’intention, aucun pont ne s’offrant à moi pour le traverser. J’aurais dû passer tout de suite de l’autre côté, trop tard, j’avais déjà fait 1 ou 2 km depuis le dernier pont. Pour rejoindre la départementale et le village de La Madeleine où je me trouve en ce moment, il m’a fallu enjamber deux barrières, traverser une voie ferrée et sauter un fossé. Banals déboires du pèlerin distrait.

Le tilleul de la cour d’école a vraiment été coupé de façon très inesthétique, mais grâce à ce manque de goût il couvre de son ombre presque toute la cour où les enfants à la récréation crient, criaillent et se chamaillent en riant. Il n’est pas encore deux heures, ils sont venus en avance, s’ennuyant peut-être chez eux ou préférant jouer ici, dans ce préau à leur mesure. Mais tout soudain les voilà en rang sous le regard faussement sévère du maître en blue-jeans et tee-shirt rose qui engueule les deux premiers pour quelque motif “fallacitoire” ponctuant son “rien dans la tête” de coups de doigt répétés sur les deux cabosses penaudes, en contrebas.

A peine entrés, plus de bruit, plus personne, le village a rabattu le couvercle de sa sieste interrompue. Nos élèves écoutent d’une oreille un peu d’histoire ou de géographie et de l’autre les oiseaux leur chantant un air de liberté. C’est une vraie journée d’été, sans nuage ni remords, juste un peu de brume à l’horizon.

Dans le jardin mitoyen de la villa retraitée, il y a une tente d’indiens identique à celle de mes enfants quand ils étaient petits. Elle se cache sous deux pins, entre un pommier et un cerisier. Un paysan mécanicien a tout de même sorti son mini-tracteur du garage, un tracteur comme je voudrais en avoir un pour débroussailler les anciens chemins perdus de la commune de Gabriac, côté Banquet. Peut-être n’est-il pas tout à fait assez puissant, car il me faudrait aussi pouvoir y ajouter un rateau-pelle niveleur et une remorque de bon calibre. Celui-ci est un Cubota diesel orange, je me renseignerai ; l’idéal serait un engin capable de retracer un chemin, “débrousser” de vieille friches solidement enracinées, faucher, faire des trous ou de petites tranchées et traîner une charge derrière lui. Je m’étonne de ne pas encore avoir vu de publicité pour ce type d’engin polyvalent.

La cabine téléphonique que je croyais obsolète fonctionne : une jeune femme sortie de sa voiture y est entrée pour prévenir son mari qu’elle arriverait en retard pour le déjeuner, du moins je le suppose. Il est 14 h 15. Plus loin, deux mères à poussette avec parasol et bébé ne se dirigent pas vers la rivière comme celle qui y amène son chien. Finalement ce village n’est pas aussi endormi que ça ; mais il vit lentement, doucement, de quart d’heure en quart d’heure. Une agglomération de paix. Paris est loin maintenant.

J’allais oublier le monument aux morts, sur la place, aux champs d’honneur de 14-18 (15 morts) et de 39-45 (1 mort).

11. Le canal du Loing

Un bon bain dans le canal du Loing. Ouf et plouf, j’ai posé mon sac au pied du 26e platane et mon cul sur l’herbe, les pieds dans l’eau. Je suis du côté du soleil, j’ai chaud et froid, c’est délicieux. Après une demi-heure de marche en pleine chaleur.

Je ne me suis pourtant pas baigné, peut-être à cause de l’espèce d’égout parallèle qui coule à quelques mètres ou est-ce parce que je n’étais pas sur de pouvoir remonter sur la berge abrupte et gluante ? Tant pis, j’ai fait trempette, ce sont mes pieds qui en avaient le plus besoin. Ils vont mieux bien qu’ils souffrent encore un peu des deux premiers jours de rodage.

Il n’y a rien ni personne sur ce canal. Mais beaucoup à observer tout autour et tout près ; toutes ces petites bêtes volantes, “carapatinantes” et nageantes de façon très inhumaines. Apercevant une pseudo-crevette je l’ai vue s’envoler tout à coup. Quant aux araignées d’eau elles sont vraiment cocasses dans leur façon de changer brusquement de direction par saccades intempestives, une brasse de pattes avant, celles d’arrière leur servant de safran, presqu’immobiles. Elles se déplacent par secousses répétées, à gauche, à droite, tout droit, sur le côté, un peu comme un nageur inexpérimenté qui ne se servirait que de ses bras, laissant ses jambes inertes bien écartées, en U. Des libellules aux ailes mouillées les sèchent au soleil sur une feuille à la dérive. Le frêle esquif parfois chavire et les voiles sont à l’eau. Mais quand je les crois perdues, elles s’envolent soudain.

Ce canal parasite de déjection sent vraiment trop mauvais. Proviendrait-il de ce lointain moulin dont je surprends le sourd bruit insolite ? Je m’en vais.

Il s’agit d’une énorme carrière et de son concasseur, invraisemblable chantier perdu dans la nature, et tout obstrué de grues géantes, de camions-pelles, de tracteurs-bennes (ou l’inverse), de tapis roulants, de cheminées… Un cirque infernal, autour duquel ne poussent que des orties, véritables charognes végétales.

Le moulin existe mais plus loin, à papier. Du papier blanc qui traîne partout en gros ballots insolites superposés. Et voici l’écluse et son petit pont. Le chemin de halage est en plein soleil, il n’est pas du bon côté, il reste 2 km aucune péniche ne passe plus sur ce canal, ni dans un sens, ni dans l’autre. Moi qui espérais faire du bateau-stop, tintin. Je m’arrêterais bien sous ce marronnier mais je préfère avancer jusqu’à la prochaine écluse, j’y trouverai peut-être un bistrot ouvert.

J’avais raison, le seul bistrot à la dernière écluse, et pour me contredire, une péniche en manoeuvre, hélas dans le mauvais sens. Ce Bar de l’Écluse est bien mignon, une image de carte postale postée le siècle dernier : façade à chèvrefeuille, fauteuils de velours verts, comptoir super-rococo et une éclusière affable qui n’attend pas plus de pèlerins que de péniches.

De l’auto-stop, je n’en ferai pas. Si quelqu’un s’arrêtait pour me dire : “Je peux vous emmener un peu plus loin, ou chez moi, peut-être accepterais-je pour ne pas décevoir de trop rares attentions. Mais faire signe moi-même, jamais. Par contre une péniche, une charrette à boeufs ou un cheval, pourquoi pas ? Ce sont là des transports coutumiers de l’époque des grands marcheurs, au XVIIe et XVIIIe. Je ne faillirai donc pas aux règles du bon pèlerin en les empruntant. Mais je n’en rencontre guère.

Une deuxième péniche, qui descend à Nemours, encore dans l’autre sens. Elles vont tout de même un peu plus vite qu’un homme à pied. “Venissa”, voilà celle que je voudrais m’acheter, en un peu plus petit. Avec des hublots tout du long. je remplacerai la cale par un grand salon.

Deux pêcheurs, là bas. A les considérer de plus près, un pêcheur et une pêcheuse... pécheresse ?

"Le printemps, l’herbe tendre, quelque fatigue aussi me poussant, je foulai de ce pré la longueur de mon corps… A ces mots on cria : bravo mon cher baudet (chargé comme un, j’étais). en voilà un qui sait faire usage sans ambages du droit d’autrui. Hourrah, cria le loup en nage, finis outrages de l’habitant méchant. Faisons de cet âne bâté notre héros communal. Vive la révolution, soyons les maîtres de ces lieux puisque les hommes en ont fait leur esclave".

Chanson : "Allons enfants de la voirie, la nuit cloaque est arrivée. Contre nous de la vilenie, l’étendard sucré est levé…"

(Voici l’effet d’une journée passée en plein soleil sans chapeau !)

En arrivant à Ferrières, il y a un camping dont la porte est encore ouverte, malgré l’heure tardive. Une fillette s’approche de moi puis s’en va prévenir sa maman : "Il y a un monsieur avec un gros sac qui arrive". Une jeune femme sort de sa roulotte, je lui demande de m’indiquer un emplacement pour la nuit. “Oui, écoutez, installez-vous là-bas dans le pré, vous m’apporterez votre carte après avoir monté votre tente.” – “Je vais vous la donner tout de suite.” Et je lui tends ma carte de pèlerin. “Vous allez loin comme ça ?” – “Jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais je n’y suis pas encore !” – “Oui, en effet, je vous la rapporte tout à l’heure.”

J’installe ma tente en dehors du campement, de l’autre côté du ruisseau, plus agréable. Un monsieur sort de sa caravane et me dit : “Vous n’avez pas le droit de vous mettre là !” – “Oh, pour cette nuit seulement” et j’accompagne mes mots d’une mine complainte charmeuse. “Bon, ça va, d’accord”. Un peu plus tard la femme revient et dit : “Voilà votre carte, je vous fais cadeau de la nuit. Je suis croyante mais je n’ai jamais été à Compostelle. Je suis italienne, je ne suis pas pratiquante, vous brûlerez un cierge pour moi.” – “Oui, je veux bien mais dites-moi votre nom.” – “Je m’appelle Monique.” – “Et moi Henri. Je ne vous oublierai pas, je le ferai. C’est très gentil à vous, au revoir.” – “Si je ne vous revois pas demain, car vous allez peut-être partir de bonne heure, je vous souhaite bonne route.” – “Merci.”

Saturday 5 May 1990

12. Bois-le-Roi

Un joli bourg, ce matin au lever du soleil, une rue de vieux quartier encore désert, le couvent, l’église romane, la mairie, l’esplanade où quelques pêcheurs s’apprêtent à rejoindre leur lieu préféré. Un beau matin encore frais, sur le sentier qui m’attend en forêt.

Si je peux éviter Montargis, j’arriverai à Château-Renard [carte]ce soir. J’ai passé une mauvaise nuit, remplie de mauvais rêves :

Je me promenais sans culotte, très gêné, des gens me regardaient sans pourtant afficher un air trop choqué, j’essayais de rejoindre des amis… des champs, d’autres lieux étranges, et une femme, toute nue, aux joues roses comme sur le tableau aperçu dans la petite chapelle d’hier, ou comme la patronne italienne du camping, mais je dus la laisser entre les mains de geôliers invisibles. Je cherchais un ami qui ne se montrait pas. Finalement on s’est tous retrouvés, lui, elle et moi. Ils étaient arrivés bien avant moi alors que je croyais être le premier à les attendre. On a quand même bien voulu me donner une couverture pour me couvrir. Je ne sais pas où j’allais ni d’où je venais, apparemment j’étais perdu.

Ce matin, avant même de me souvenir de mon rêve, en me réveillant, j’ai cherché désespérément mon slip dans mon sac de couchage… Je l’avais enlevé au cours de la nuit car il me gênait, mais comme j’avais froid ce matin à l’aube, j’ai voulu le remettre, m’énervant à le chercher, me demandant où j’avais bien pu le laisser. Et c’est à ce moment-là que je me suis souvenu de mon rêve, et de cette mauvaise nuit passée à me tourner et retourner dans tous les sens, pour trouver une position qui m’eût permis d’oublier un peu mes membres endoloris. Je n’ai pas été inspiré en plantant ma tente juste en dessous de ce marronnier.

Pour me consoler et me réchauffer, j’ai préparé mon café à l’intérieur de la tente, un peu inquiet à l’idée d’un éventuel incendie. J’attendrai le prochain bistrot pour prendre un vrai petit déjeuner.

Voici le soleil, encore une belle journée en perspective après la fraîche rosée de la nuit. Ce ne sont pour l’instant que de pâles rayons tièdes, aussi ai-je gardé mon blouson-jean par dessus mon tee-shirt vert ; j’ai tout juste assez chaud. Un lièvre vient de traverser le chemin…

Une bonne trentaine de pêcheurs à la ligne, tous alignés en rang d’oignons le long de la rivière, sur à peine 200 mètres, sous les saules pleureurs, avec leur canne à pêche bien tranquille. “Ah voilà une belle truite.” – “Ah oui, c’est une belle !” – C’est le coin ici.” – “Ah oui, c’est le coin à truites, hé hé !” – “Il y en a beaucoup par ici ?” – “Oh non, pas tant.” – “Vous arrivez quand même à en attraper quelques-unes. Mais dites-moi, quel est le nom de cette rivière ?” – “La Cérée.” – “Je peux rejoindre Bois-le-Roi par là ?” – “Oui, vous allez tout droit, Bois-le-Roi est juste en dessous.” – “Merci bien.” – “A votre service.”

Et voici la limite de pêche autorisée au delà de laquelle il n’y a plus un seul pêcheur. Le temps de passer dans la zone prescrite, j’ai vu ferrer 4 ou 5 truites. Chacun semblait attendre son tour comme à la pêche miraculeuse d’une fête foraine, pensant par-devers soi, quand un voisin en attrapait une : “Zut, c’est pas moi, à quand mon tour ?”

De l’autre côté du pont, il y a le même nombre de voitures en stationnement que de pêcheurs.

Et me voici à Bois-le-Roi [carte]. Si tous les chemins de Compostelle étaient comme celui-ci, je ne m’en plaindrais pas.

13. Griselles

Après un bon petit déjeuner pris à Griselles [carte], me voici sur la route de Courtenay. N’allez pas croire que je vais vous raconter comme ça tout le long de mon voyage les petites histoires de ma vie quotidienne et toutes mes observations bénignes, non, non, je l’ai fait jusqu’ici pour vous mettre dans l’ambiance sur le plan concret et direct de ma vie de marcheur, mais à présent je m’arrête de bavarder. Je donnerai juste ce qu’il faut d’indications géographiques sur les lieux que je traverse, les endroits où je m’arrête et quelques relations historiques importantes à signaler. Pour le reste je me mettrai à l’écoute d’une méditation intérieure qui jusqu’à présent n’était qu’extérieure, mais comme je vais mieux physiquement – mon corps étant moins rappelé à l’ordre – je vais pouvoir faire aller plus librement mes pensées, ce qui ne veut pas dire que je les exprimerai toutes à haute voix (bruit de voitures).

Lorsque certaines (pensées) seront dignes d’intérêt, peut-être les fixerai-je sur mon dictaphone. Mais il faut d’abord me mettre à l’unisson de la nature environnante, du ciel au dessus de ma tête – qui n’a pas l’air de vouloir me tomber dessus – et de l’air, de l’espace, de la liberté, de la paix, de cette joie de vivre, en dehors des émerveillements continus – cette pousse d’herbe par exemple, – tout ce que je veux au moment où je le veux, entre les limites d’une grande sérénité simple et naturelle.

Mieux qu’un moine en cellule, je suis prisonnier du plus vaste horizon circulaire, tout autour de ses champs rayonnants, et que dis-je, percevant l’infini. Amené à des kms et des kms de distance vers un lieu que j’ai choisi comme but de mon pèlerinage, l’important n’est pas mes méditations intérieures qui se limitent somme toute à bien peu de chose. Rien à penser, tout à aimer.

Les gens se croient obligés de parler pour affirmer leur présence – comme moi-même devant ce micro, mais je pourrais tout aussi bien me taire et ne penser qu’en silence à tous ceux que j’aime, mes trois fils, une épouse, et tant d’amis.

J’ai déjà deux petits fils, de nombreux petits neveux et nièces, quelques cousins, liens de famille dont je vois le présent s’acheminer vers l’avenir d’une autre génération. Leur avenir à eux et non le mien. Il m’importe plus de les savoir heureux, de les voir grandir, se réaliser peu à peu et atteindre leurs objectifs, leurs voeux, leurs rêves, leurs ambitions. Les savoir se réaliser par toutes les expériences que la vie leur fournira, les mauvaises pour progresser, gardant les bonnes pour les souvenirs à raconter et les joies à pousser devant soi, en pensant qu’après tout, on est arrivé un peu plus loin.

14. Chuelles

Une affiche. Chambon-la-Forêt. Fête des artisans. Majorettes, chauffards, cracheurs de feu, hommes orchestre, tout y est. Attractions de fête foraine, concours, tombolas. Chambon : “l’eau minérale naturelle tirée des profondeurs de la forêt…”

Aïe, ma jambe gauche, non ma jambe droite…

J’ai vu une voiture pas très loin. Serais-je arrivé à la N 60 ? Ce n’est pas possible.

Une ferme, une mare et deux canards…

Couché sur le gazon à l’ombre d’un érable, il dort. Rien ne vient pour l’instant troubler son doux repos… Il n’a pas de trou noir au côté droit,… une simple éraflure.

Ah, m’y voici tout de même sur cette D.35 : Douchy 9,5 km. Je suis arrivé à Chuelles [carte] un peu plus rapidement que prévu tout à l’heure. J’étais en train de dormir à l’ombre de mon érable, quand un paysan en voiture s’arrête et me dit : “Ah, vous êtes bien là à l’ombre, mais venez donc boire un coup de cidre.” – “Ah, ce n’est pas de refus, du cidre bouché.” – “Vous allez loin comme ça ?” – “Et bien, je comptais aller à Chuelles et après un peu plus loin.” – “Ben, écoutez, moi j’y vais tout à l’heure pour amener mon ami chez le coiffeur. On y va tous les deux, chez le coiffeur, à Chuelles. Ici, à la campagne, c’est un hameau, il n’y en a pas. Alors si vous voulez, ben je vous emmène.” – “Et bien oui, c’est gentil de votre part, puisque vous me le proposez, j’accepte, d’autant plus que j’ai fait beaucoup de détours pour rien, là, en venant de Ferrières. Je crois bien que je me suis trompé de route.” – “Mais oui, bien sûr, je vous l’avais dit de passer par Griselles (était-ce lui précédemment qui m’avait indiqué le chemin ?), c’était par la forêt que vous deviez aller, eh oui, bien sûr, vous avez perdu votre temps. Bon, ben, à Chuelles, après, vous êtes tout droit pour Vezelay, c’est bien là-bas, oui, que vous allez ? Ah, vous n’allez pas passer loin de chez mon gendre…”. Nous voilà en train de bavarder au frais autour d’une grande table avec son ami et une bonne bouteille de cidre bouché. Nous voilà racontant nos histoires ; “Ah ben dis, le vieux, là, il a 78 ans ; moi je n’ai pas d’instruction, moi, je ne pourrais pas voyager comme vous, on m’arrêterait tout de suite.” – “Vous savez, l’instruction, des fois, ça crée des problèmes, parce que quand on est un peu instruit, et bien, on a tendance à juger davantage, on remarque les injustices, on se révolte et ça fait des histoires” (il n’a pas l’air convaincu). – “Oui, c’est vrai dans un sens, mais quand même vous avez de la chance, hein ?” – “Et oui.” – “Et passer vos vacances comme ça…” – “Oh mais ce ne sont pas des vacances, ou alors j’ai des vacances éternelles, maintenant que je suis retraité !” – “Ah ? mais quel âge avez-vous ? 50 ans ?” – “Eh, j’en ai 65, oui.” – “Ah ben alors, vous vous portez bien pour votre âge !” – “Et moi, combien vous me donnez ?” dit le plus jeune à casquette. “Oh je ne sais pas, peut-être 50, un peu moins ?” – “Oui, oui, c’est ça, 68 !” – “Ah, ah, ben dites donc ! “ – “Oui oui, moi je suis de la classe 41, ils voulaient m’emmener en Pologne en 52 mais je me suis défilé, oui, mais je n’étais pas d’ici, de Château-Renard. J’ai été ouvrier jusqu’à 35 ans et après j’ai pris cette ferme mais mes enfants ne veulent pas continuer, non, c’est pas possible, eh oui !”

Nous avons bavardé ainsi un bon moment, je leur ai placé mon petit cours d’instruction civique et politique à propos de l’Allemagne dont il ne fallait pas trop craindre la réunification, parce que ça n’allait jamais recommencer comme avant, que de toutes façons l’Europe avait intérêt à s’unir si elle voulait tenir le coup face à la concurrence japonaise et américaine, et quant aux russes, à présent, ils ont d’autres chats à fouetter. “Non, c’est bien, ce qui se passe.” – “Ah ben oui, mais quand même, vous, vous voyagez beaucoup.” – “Oui, mais ce n’est pas par hasard, mon père était missionnaire, bien sûr pas catholique, sinon je ne serais pas né. Oui, je suis né en Nouvelle Calédonie, vous voyez ?” – “Ah oui, la Nouvelle Calédonie, j’ai entendu parler (avant c’était le bagne, maintenant c’est Ouvéa), comment ça s’appelle déjà, il y a eu des histoires avec les…” – “canaques” – “oui c’est ça, avec les kanaks…” “bien sûr c’est toujours la loi du plus fort, hein ?” – “Eh oui !”.

Voilà, j’ai raconté un peu comment çà s’était passé, ce que les canaques voulaient, ce que les caldoches ne voulaient pas. “C’est la fin des colonies, il n’y en aura bientôt plus.” – “Écoutez, tout évolue, et puis les colonies, de toutes façons, tous ces gens ils ont bien le droit de se sentir chez eux, non ?” – “Oui, c’est vrai, vous avez raison, quand même à Paris, on va bientôt plus rencontrer de français.” – “Dans le métro peut-être, mais les parisiens, eux, ne prennent plus beaucoup le métro, et puis non, il ne faut pas avoir peur des étrangers, au contraire. Maintenant c’est l’Europe. Regardez l’Europe, elle est toute petite sur une carte, si les pays d’Europe ne s’unissent pas, ils se feront bouffer par les autres puissances…” – “Ah c’est vrai, oui, enfin bref on y va ?” Et me voilà en route avec eux pour Chuelles.

Enfin, je traverse cette fameuse RN.60 que je cherchais depuis si longtemps et il me dépose sur la place. “Ben voilà.” – “Ben merci bien, c’est très gentil à vous.” – “Voilà, ben vous avez un bistrot là juste en face si vous voulez.” – “Écoutez, vous ne voulez pas venir boire un pot ?” – “Non merci, je n’ai plus le temps et puis de toutes façons, si j’y allais c’est moi qui vous l’offrirais.” – “Ben non, il n’y a pas de quoi, alors encore merci, au revoir.”

J’ai fait quelques centaines de mètres jusqu’au prochain écriteau : D 35 Douchy 9,5 km. C’est là que je me suis arrêté pour raconter cette histoire, pour voir aussi le temps venir, car il fait encore chaud à 4 heures de l’après-midi. J’attends donc un petit peu et je vais m’en rouler une.

Non, je n’ai pas mauvaise conscience du tout d’avoir fait ces quelques kilomètres en voiture, ce fut la juste rétribution du retard provoqué par l’erreur que j’ai commise en prenant des raccourcis qui n’en étaient pas, rallongeant au contraire l’itinéraire prévu. Tout est maintenant rentré dans l’ordre, voilà 5 km de rattrapés. Je serai ce soir à Douchy, je camperai quelque part sur la route de Vezelay. Vezelay ? Dans… deux jours peut-être.

“Je paie plus de charges sociales que de loyer pour la propriété que je loue ; c’est plus possible. Mes enfants ne veulent pas reprendre la ferme ; alors maintenant ce n’est plus que la grosse exploitation… et puis on a eu la tempête ici, oh, fallait voir ça. Enfin, heureusement, on a eu quelques petites indemnités mais… moi je vais m’arrêter bientôt, comme mes enfants ne veulent pas continuer… mais c’est dommage, hein ? Heureusement, il y a les parisiens qui viennent à présent ; toutes ces fermes que vous voyez là, ce ne sont plus que des parisiens. S’ils n’étaient pas là, ben elles seraient toutes en ruine.” (moralité : les africains sont à Paris et les Parisiens à la campagne).

Il y a parait-il à Chuelles un curé qui a 80 ans ou davantage. Chaque année il emmène ses ouailles à Lourdes. “Vous devriez le rencontrer, il est sensationnel, il n’habite pas loin, là, à 200 mètres” me disait-il tout à l’heure. Je suis à 200 mètres et je ne vois pas de curé ni d’église. Que de jolies villas entourées de fleurs : iris, lilas, jacinthes… un village de villégiature où il ne passe qu’une voiture par quart d’heure. Mais bon, c’est l’heure où les lions vont boire (midi, roi des étés...), on ne rencontre personne.

15. Douchy

Dans ces coins-là, pour ceux qui se souviennent de la guerre de 14-18, pour ceux qui ont traversé celle de 40-45, l’unification de l’Allemagne ne peut amener qu’à une nouvelle invasion. Le FN peut donc facilement persuader de voter pour lui. Mes deux braves paysans de tout à l’heure n’étaient pas forcément partisans de Le Pen mais j’ai rencontré beaucoup d’affiches s’y référant, dans le secteur. Après tout, ces gens-là l’entendent dire exactement ce qu’ils craignent, et personne n’est là pour leur dire autre chose. C’est cela que j’aurais dû leur dire, mais comme nous n’avons pas tellement abordé ce problème, je n’ai pas voulu en parler le premier (un étranger ne peut parler que de ce qu’on lui révèle sinon il ne met pas en confiance). Mais comme je le fais souvent, comme un cheveu sur la soupe, je leur dirai, à l’occasion, à ces gens tout simples et mal informés quoique pleins de bon sens, qu’il peut y avoir une autre façon de voir les choses. Après tout, ce n’est pas qu’aujourd’hui que des émigrés envahissent la France (sans remonter aux Vandales, Normands, Romains et Maures). Il y a d’abord eu les Italiens maçons, la France n’est pas devenue italienne pour autant ; puis les Polonais, la France n’est pas devenue polonaise pour autant ; les Espagnols et les Portugais, la France n’est pas devenue ibérique pour autant. Et vous pensez maintenant qu’avec tous ces Africains la France deviendra africaine ? arabe ? musulmane ? La France a toujours su se défendre contre ses envahisseurs, à Poitiers pour commencer, à Verdun pour finir. Elle est forte, elle a une grande personnalité. Pourquoi nous laisserions-nous influencer par ceux qui nous entourent de trop près ? Ceux-ci au contraire ne finiront-ils pas plutôt par adopter notre façon de penser, un peu de notre culture, de notre esprit d’indépendance, de notre savoir faire, sinon de notre savoir vivre, et de notre sens de la liberté ? C’est ça la force de la France : accepter les autres sans se compromettre, sans perdre son authenticité. Ce que raconte un Le Pen n’est que piètre démagogie et c’est faux !

(Quel beau discours électoral…)

Ah si les campagnes pouvaient croire en elles et ne pas se laisser raconter des histoires par les “ceux-ce” de la ville. Peut-être alors les villes suivraient-elles les campagnes.

La France profonde, conservatrice peut-être, mais pas uniquement de préjugés et d’ignorance, de bon sens aussi, et de valeurs, oui, de bonnes vieilles valeurs humaines. Bien sûr, il ne faut pas trop la bousculer, mais aussi, tous ces gens des villes vont trop vite, ils “évoluent” en tout et dans n’importe quel sens. Tandis qu’ici, on vit encore au rythme d’un arbre, tout au long des saisons, pas plus vite. Les voitures on les regarde passer, on s’en sert un peu pour aller d’un village à l’autre, c’est tout. Le véhicule c’est le tracteur, c’est moins rapide mais plus puissant.

Si tous les tracteurs des campagnes montaient sur Paris, ha ! Quel bouchon ! Et quel boucan !



Saviez-vous qu’il y a du pétrole par ici ? Moi je ne le savais pas. C’est la troisième station de forage que je rencontre depuis tout à l’heure, Elf-Aquitaine, Shell, Total ? Mystère. En tout cas il y en a. Je ne m’étonne plus maintenant d’avoir vu cette équipe de prospection sur le Loing. Peut-être cherchait-elle la grande nappe, parce qu’ici, visiblement, ce n’est pas le Texas. Je m’amuse à longuement regarder ce grand balancier aller et venir comme une immense bielle de bateau à vapeur, d’un mouvement très… campagnard, bien accordé au rythme naturel de l’environnement. Et sans bruit en plus, ou presque.

Je marche sur du goudron fondu, c’est dire s’il fait chaud ! Je longe bien une forêt mais côté soleil. Si la route tournait un peu, où si Merlin mettait son bois autrement, je serais à l’ombre. Mais toi, Phaéton, ne peux-tu sur ton char fouetter un peu tes chevaux ?

Une fleur au chapeau, à la bouche une chanson
Un coeur joyeux et sincèeeere
C’est tout ce qu’il nous faut à nous autres bons garçons
Pour aller au bout de la teeeerre !

Trop fatiguant de chanter en marchant, d’ailleurs je ne me souviens plus de la suite. En plus, avec un sac de 12-13 kg et des souliers qui collent à la route, en plein après-midi de mai continental, infernal ! L’enfer est sûrement moins torride, mais je n’y serais pas puisque je suis en train de gagner mon paradis. Je n’en suis cependant qu’à 2 ou 3 % de mon effort.

“Les Rouvres, Les Petits Buissons, Les Grands Buissons, La Jacquerie – non, La Jacquièterie –, La Châtaignerie, La Bourdinerie, La Maladrerie et La Raminerie”. Et de l’autre côté L’Eglandon, Les Landes, La Chaume, L’Edrerat, Les Bellerets, Les Plats, Les Dreux”. Que de jolis noms de lieux-dits, tous proprement calligraphiés sur de petits écriteaux blancs.

Encore un puits de pétrole en action en plein champ de colza, insecte noir sur plage d’or. Pas de derrick ni d’arbre de Noël, un simple balancier qui va et vient, une deux, une deux, une (très lentement), aucun tuyau apparent. Tout est bien propre et presque intégré dans le paysage ; il fonctionne, parait-il, depuis trente ans.

“Et où allez-vous comme ça ?” – “À Douchy [carte].” – “Ah, alors vous n’êtes plus très loin, 7 kilomètres. Et après ?” – “Je compte aller jusqu’à Vezelay, mais pas ce soir.” – “Alors là, j’sais pas, après vous êtes dans l’Yonne”, d’un air de dire : “Ça ne me concerne plus, c’est pas mon département.”

A droite, des foins coupés, déjà. A gauche j’entends presque le blé pousser. Passe un cycliste, collant noir, bonnet blanc, tee-shirt vert, pédalant, et à côté vaches blanches sur fond de trèfle, et colza jusqu’à l’horizon. Pas d’arbres, juste quelques pommiers en fleurs, ou morts, étouffés par le gui envahissant.

Douchy 6 km. À gauche ,D 169 Courtenay 9 km., D 35 Chuelles 4 km. À droite, Triguères 4 km (voilà, comme ça, vous ne vous tromperez pas quand vous irez à ma poursuite).

Le premier cerisier, avec des cerises, certes encore bien petites et vertes, mais comme je descends au sud, j’en trouverai bientôt de mûres. La saison des cerises est brève. Depuis le temps de mon enfance, je n’ai plus jamais traversé une saison de cerises. Soit j’étais à l’étranger, soit c’était passé quand je rentrais en France (comme le temps des cerises, tout le monde en parle mais personne ne sait quand c’est). Un souvenir : j’avais une dizaine d’années, c’était en Suisse, chaque fin de semaine nous faisions en famille notre promenade du Dimanche. Un jour, mon père nous dit : “Allons cueillir des cerises, elles doivent être mûres.” – “Où ?” demandâmes-nous. “Vous verrez.” Et nous voilà partis par monts et par vaux jusqu’à un champ au milieu duquel trônait un splendide cerisier tout couvert de belles cerises noires. “Voilà, cueillez, n’en mangez pas trop et remplissez vos paniers, nous ferons des confitures en rentrant”. Et notre mère d’ajouter : “Attention, les branches sont fragiles !” Mais nous : “On peut ? Ce n’est pas défendu ?” – “Puisque je vous le dis” – “Mais c’est pas à nous !” – “Je vous donne la permission.” Alors, quoi de plus crédible que la voix d’un père ? Tout de même, mes soeurs et moi, nous nous méfions un peu, nous savions bien que notre père n’était pas tout à fait comme les autres, et maman qui ne disait rien. Oui bien sûr, il n’y avait pas de barrière, mais la maison là haut, devait abriter le propriétaire, et elle nous regardait de ses volets clos, à moitié rassurants. Gourmandise, aventure et jour de fête eurent raison de notre naïve crainte. Nous nous régalâmes sans état d’âme jusqu’au moment où un garde champêtre vint s’enquérir du bien fondé de notre larcin. Tandis que nous étions redescendus dans nos petits souliers, mon père, impassible et muet, écoutait la remontrance courroucée du gardien des biens privés d’un air détaché qui ne pouvait qu’exciter une légitime envie de verbaliser. Puis, jugeant venu le moment de s’expliquer, notre cher papa farceur tendit au représentant de l’ordre un acte de location du cerisier pour une année entière, signé de son propriétaire.

C’était le genre de blague qu’aimait faire mon père. Quelques années auparavant, quand nous habitions encore à Caux [carte], au dessus de Montreux, il nous emmena tous, un beau jour d’hiver, à un important rassemblement sportif national, en nous faisant entrer par une petite porte dérobée interdite au public, comme si nous n’avions pas de billets. Panique à la première interpellation, mais mon père, négligemment, retournait le revers de son col pour faire valoir son badge de service d’ordre dont il faisait partie. Nous ne le savions pas, d’où notre double fierté d’avoir un père aussi fin que fort. Car il était tout petit.

Il me manque un bout de carte. Pour alléger mon sac j’avais supprimé quelques morceaux que je croyais inutiles, et cette partie à l’est de Montargis qui maintenant me fait défaut. Voyager sans carte, c’est un peu se déplacer à l’aveuglette. Je ne sais pas comment font ceux qui ne savent pas les lire. Moi, j’ai toujours besoin de m’orienter sur le terrain et de me situer topographiquement sur une carte. Mais faire correspondre dans son esprit un lieu réel avec sa représentation géodésique, ce n’est pas si évident que ça.

Enfin, me voilà rétabli sur mon itinéraire.

“Attention, chien méchant” ; la recherche de sécurité ne rend pas les propriétaires particulièrement spirituels. Ces hobereaux de province décrits par Flaubert ou Stendhal n’auraient donc pas disparu ? Il y aurait pourtant bien d’autre manière d’enlever au passant toute envie d’effraction en lui offrant par exemple un brin d’histoire locale susceptible d’orienter son avidité vagabonde du côté du respect patrimonial. Par exemple : “Voici le domaine de la Champagnière, ancienne propriété du XVIIe ayant appartenu au Duc de Rouvière, neveu bâtard de Louis XIII. Elle ne fut guère entretenue après sa mort et la Révolution s’en servit comme dépôt national avant d’être rachetée par le fameux banquier Fouquet qui ne la fréquenta guère, étant trop éloignée de Paris. Ses petits enfants toutefois jouaient encore à la balançoire sous le vieux chêne contre lequel est fixé cet écriteau, etc.”

Je suis persuadé que l’itinérant libertaire considérerait le tenant d’un tel lieu avec plus d’indulgence, le remerciant même peut-être de l’avoir introduit en confidence dans le secret d’un privilège désormais moins haï.

Monsieur arrose sa pelouse en short gris et Bobonne l’accompagne en chapeau de paille avec un arrosoir pour ses propres fleurettes. En les observant “gouailleusement” tout en marchant, j’ai heurté par inadvertance une jeune charmante ferme fille débouchant soudain d’une sente invisible. Le choc mou et le “Wouaou !” effrayé m’ont arrêté net. J’en saisis l’occasion pour demander où se trouvait l’hôtel le plus proche. Son père venu à son secours m’indiqua L’Auberge du Cheval Blanc, plus loin à gauche. Le nom me convenait, je repartis joyeux.

Sunday 6 May 1990

16. Arrivée dans l’Yonne

Aujourd’hui 6 mai, 7 heures, je m’en vais après une bonne nuit de sommeil précédée d’un copieux repas. Il fait beau, juste quelques nuages à l’orient où le soleil apparaît par intermittence. Je me sens bien (bruit de mes pas et chant du coucou).

(Mon dictaphone a parfois des ratés, de longs silences apparaissent tout à coup à l’audition et dont j’ignore encore la cause).

J’entre dans l’Yonne.

Hier à l’hôtel, buvant une bière au bar, j’ai demandé le journal du jour. “J’en ai pas, m’a répondu le bistroquet, de toute façon si j’en avais eu un on me l’aurais déjà pris”. Alors un client à côté de moi : “Je veux bien vous prêter le mien, mais vous me le rendez.” Puis en le feuilletant, je me suis demandé pourquoi j’avais voulu le lire. Qu’est-ce que j’en avais à faire de ces nouvelles de Paris ? Je suis tombé sur un article parlant du prochain synode de l’E.R.F. et commentant la crise de vocation pour la prêtrise et le pastorat, maladie actuelle de l’église. Alors une idée m’est venue ; proposer à Jean-Pierre Monsarrat (Président du conseil national de l’Eglise réformée de France) d’occuper l’un des presbytères vacant d’une petite paroisse abandonnée des Cévennes par exemple, en échange de quelques services, religieux ou pas, rendus à la population. J’aurais ainsi une maison à ma disposition et un jardin pour y planter mes choux, une chambre d’ami et un bureau. Tout ce qu’il faut pour être heureux, sans être totalement égoïste.

Et bien, cette voie ferrée n’est pas celle d’un vrai chemin de fer. J’avais portant cru entendre un beau sifflet tout à l’heure. Oui, mais c’était un train touristique… Je suis à la gare n° 13, un chien monte la garde devant le puits. Un joli parking ombragé accueille les voitures absentes sous de frêles bouleaux désoeuvrés. C’est dimanche.

640 doubles pas pour un kilomètre, soit 1280 pas pour mille mètres, cela fait donc du… combien à l’heure ? Je calculerai plus tard. Ce parcours, les voitures le font en moins d’une minute, et moi en 15. Pourquoi les gens en voiture pensent qu’un marcheur avec un gros sac sur le dos, toujours, est en vacances ? Il y en a même qui me demandent avec un soupçon de reproche dans la voix : “Vous êtes en vacances ?” comme si ce n’était pas normal au mois de mai. Je leur réponds : “Oui, je suis en vacances éternelles.” Seuls les plus astucieux ajoutent : “Ah, vous êtes à la retraite !” Mais le plus souvent ils ne disent rien, et les retraités me regardent d’un air désapprobateur. Pour eux je ne suis pas des leurs, je n’ai pas de petite villa, de petit chien, de petite vie sédentaire ni ce grand ennui qui me regardent les dépasser. Rares sont ceux qui laissent apparaître un coin de nostalgie dans leur regard attendri, allant parfois jusqu’à l’aveu d’une jeunesse sportive. Et ceux à qui je déclare que je vais à Saint-Jacques-de-Compostelle gardent respectueusement le silence, une pinte de larmes oubliées dans leur orbite. Un seul m’a demandé jusqu’ici de “brûler un cierge pour lui”… C’était une femme.

Monday 7 May 1990

17. Fontenoy

Hier soir à Toucy un jeune couple m’a proposé de dormir chez lui, dans un hameau voisin où il était en train de rafistoler une vieille maison et bâtir leur enthousiaste avenir. J’ai dormi dans le grenier. Elle est éducatrice à Joigny, lui je ne sais pas. Ils dormaient encore ce matin quand j’ai quitté leur espérance.

Je me serais cru en Uruguay, du côté de Paysandú : 2 cailles, là, sur le bord de la route, claudiquant innocemment à la recherche de leur destin… Le paysage commence à se vallonner un peu, moins de cultures, plus de pâtures. Moutons blancs et vaches noires, un beau jeu d’échecs. Clochers pointus de villages tranquilles sur une crête en forêt. Je tourne la page du manuel de ma géographie. J’ai voulu interviewer une vache qui me regardait passer, mais elle n’a fait que baver sur mon micro, sans bruit.

“Les Matons, Les Compères, Les Curés, La Ferrière-Ganneau et Les Pourrains” ; Une histoire derrière chacun de ces toponymes allusifs, qu’il me plairait de connaître.

L’inconvénient, sur ces petites routes, c’est qu’on ne sait jamais quand viendra le bar attendu, la buvette espérée, la bonne halte rêvée. Fontenoy 1,5 kms, oui j’arrive mais combien de maisons ? Y trouverai-je le café au lait désiré, pourrai-je y prendre le copieux petit déjeuner convoité ? En quittant mes jeunes hôtes tout à l’heure je n’ai pris en catimini qu’un mauvais café noir (préparé la veille) et deux biscottes (biscuites depuis longtemps). Ça ne me suffit pas.

Que de fils, que de fils à ces poteaux, dans tous les sens, n’importe comment. Le jour où l’on inventera l’électricité sans fil, on pourra dire que l’humanité s’est enfin libérée des chaînes de son progrès.

Voici un clocher d’église rocambolesque. Il ressemble à une grande cagoule du K.K.K. noire, chapeau pointu d’ardoise sur manteau pentu de tuiles.

Ah, les beaux sacs poubelles en plastique rouges et bleus jalonnant gaiement le seuil désert des maisons closes…

Un bar tabac, fermé. Une petite fille à l’intérieur, me montre à travers la vitre une pancarte explicite. Je lui demande par gestes de m’ouvrir, mais sa mère accourue me fait signe que non, non, non, c’est fermé. J’insiste, elle me dit : “Qu’est-ce que vous voulez ? C’est fermé.” – “Ouvrez-moi la porte que je puisse vous parler.” – “Non, c’est fermé.” Comme je reste là, elle finit par ouvrir parcimonieusement une fenêtre près de la porte. “Vous savez, je ne suis pas un dangereux vagabond.” – “Non, je sais bien, mais c’est fermé.” – “Maintenant, c’est ouvert.” – “Oui, mais c’est fermé… qu’est ce que vous voulez d’abord ?” Enfin elle a consenti à m’écouter ! “Je voudrais seulement savoir où je peux boire un café au lait, prendre un petit déjeuner.” – “C’est fermé.” – “Oui je sais.” – “Plus loin, à un kilomètre en direction d’Auxerre, vous trouverez tout ce qu’il vous faut ; ici c’est fermé.” Elle referma sa fenêtre mais pas assez vite pour ne pas recevoir mon “merci madame” en pleine grimace. Heureusement que tout le monde n’est pas comme ça. Pourquoi était-elle de si mauvais poil ? A cause d’elle j’ai bien failli perdre ma montre qui vient de se détacher de mon poignet, prêt à lui dessiner un bras d’honneur. Enfin allons-y d’un petit détour de 2 km et débarrassons nous de la poussière de nos souliers.

J’eus un jour à Paris une conversation avec des jeunes qui trouvaient bien de respecter le dimanche en ne laissant pas tous les magasins ouvrir leur porte et en ne permettant pas aux gens de travailler ce jour-là, ou la nuit s’ils en avaient envie. Venant de leur part, ça m’a un peu étonné, je ne m’attendais pas à une telle attitude, mais à présent, je m’aperçois que ce conservatisme n’est que le fruit de préjugés communs. Au nom d’un certain respect pour le jour du Seigneur – du “repos” –, ils ont raison. Mais se rendent-ils bien compte de la prime à l’hypocrisie qu’ils offrent à leur insu aux membres d’une société comme la nôtre ? Ce petit bar-tabac de Fontenoy fermé le lundi, pourquoi ? Parce qu’il était ouvert le dimanche ! La campagne qu’on pourrait croire plus conservatrice que la ville, plus traditionnelle, plus fidèle aux habitudes religieuses, et bien à quoi emploie-t-elle son jour dominical ? (dominus = seigneur), à aller voir le match du coin, participer au concours de pétanques ou de pêche, à laver la voiture, à préparer un bon repas ou, pour les salariés à travailler au noir. Quelques femmes vont encore à la messe, plus par devoir municipal que conviction morale, délégation bénévole de soutien à l’image de marque d’un village BCBG ; avec son église qui fonctionnele dimanche et son bar-tabac fermé le lundi, comme dans les villes, les grands magasins. J’ai trouvé hier dimanche une toute petite boulangerie de village ouverte à 6 heures du soir. Ce qui m’a permis d’acheter mon dîner, car on n’y vendait pas que du pain, et je suis allé le manger au bord de la rivière sans bistrot.

Les débits de boissons auraient-ils déserté les campagnes ? Le paysan bien de chez nous serait-il devenu abstinent ? A l’entrée d’une agglomération rurale les annonces publicitaires nous indiquent une entreprise de construction, la vente de produits agricoles, un garagiste-mécanicien, mais jamais un bistrot. En réalité les gens ne boivent plus que chez eux, le cidre qu’ils font eux-mêmes, ou la goutte auto-alambiquée de prune ou de poire du verger.

Décidément, ce village de Fontenoy est bien à l’image de son clocher. Espérons que celui de Levis sera plus accueillant. En tout cas, son église à tour carrée impressionnante et son luxueux cimetière me paraissent déjà plus sympathiques. Y trouverai-je un bistrot ouvert ?

18. Levis

Eh bien, ce bar-restaurant de Levis ouvert 7 jours sur 7 était parfait. Au bar une jeune femme de Paris ayant travaillé à Rungis l’an dernier, avec un tatouage sur le bras gauche. Elle m’a parlé un peu des gens d’ici ; racistes, anti-arabes, et de la bonne – pas si bonne que ça – femme “Céfermé” de tout à l’heure. “Son italien la tient serrée, mais elle est comme ça avec tout le monde, elle ne fera même pas un sandwich alors que la charcuterie est en face et qu’elle a un dépôt de pain. Elle a laissé tomber le tabac. On se demande ce qu’elle fait”.

Curieusement, à seulement 1 km de distance, Levis est très différent de Fontenoy. Les gens sont sympathiques, affables. L’un d’eux m’a dit qu’à Druyes-les-Belles-Fontaines où je m’arrêterai peut-être ce soir il y a un vieux château où Jeanne d’Arc aurait dormi. Il a travaillé à sa restauration (celle du château) il y a quelque temps. De là-haut on a une magnifique vue sur la région, le village et ses fontaines, paraît-il.

Il est 10 heures mais il fait encore froid car le ciel est nuageux. Hier soir et dans la nuit il y eut plusieurs orages locaux. Et quelqu’un venant du Lot et Garonne me dit qu’il avait plu tout le long des 400 km qu’il avait parcourus. Or ici pas une goutte d’eau. Il y en a qui doivent être contents, et d’autres très jaloux.

Auparavant les vitesses évoluaient entre la marche à pied, 4 à 5 km/h, et le train, 30 à 40 km/h, train de campagne s’entend. La vitesse intermédiaire : le cheval ou le boeuf de labour et encore, quand il traînait une charrue derrière lui, il n’allait pas aussi vite qu’un homme à pied. De nos jours les vitesses extrêmes sont le piétonnement, peu utilisé et la voiture, avec la bicyclette entre les deux quelquefois. Et pour garder un rythme plus conforme à l’environnement, le tracteur remplace désormais l’ancien attelage animal. A ce compte-là, les campagnards semblent tiraillés entre deux vitesses de pointe, celle tranquille des saisons et des allures végétales de nos vieilles provinces et celle nettement plus rapide de leurs courses inter-villes. La voiture est devenue l’objet, le jouet, le gadget indispensable pour aller acheter un paquet de cigarettes oublié, conduire grand-mère chez le vétérinaire ou accompagner Marguerite au bal.

Chaque village a son église, sa mairie, sa poste et son école. Fermées souvent.

Le car scolaire a eu raison de la petite école à classe unique. Le facteur vient une fois par semaine relever lettres et chèques postaux, le maire reçoit chez lui et le curé n’ouvre son confessionnal qu’une fois par mois. Un pèlerin comme moi ne peut même plus s’y abriter. Dans les deux villages précédents que je viens de traverser, les deux églises étaient fermées, et leur clef je ne sais en quelle main soupçonneuse.

L’Yonne n’est pas le département que je choisirai pour y passer mes vieux jours, il a bien mérité de son rang, n° 89, le dernier.

Je suis à présent aux portes de la Nièvre, le paysage est déjà plus varié : des champs certes mais entrecoupés de haies de bois et d’horizons moins plats, davantage de villages se silhouettant sur le ciel. J’atteins les premiers contreforts du Morvan, un peu les Monts de Blond du Massif Central septentrional. Et pour la première fois du crottin de cheval sur mon chemin. Rien qu’à le sentir, de vieux souvenirs de belle époque, celle des voies royales, des beaux attelages surgissant du passé.

J’ai rêvé pendant ma courte sieste d’un chat qui s’envolait. Il semblait aussi surpris que moi de se voir projeté en l’air par une rafale de vent et suspendu à rien. C’était un jeune trois-couleurs. Gil saurait certainement me donner une explication de cette image symbolique.

Au bar où je buvais une bière, quatre ou cinq femmes charmantes sont venues acheter des cigarettes. Elles se promenaient à bicyclette et m’ont dit qu’elles se faisaient les jambes. Je me suis demandé pourquoi aucun homme ne les accompagnait.

Avant, les hommes, laissant leur femme à la maison, allaient au sport. Ce sont elles maintenant. Et les hommes que font-ils ? Ils tricotent ?

19. Méditation sur la chaleur

Sur le chemin de Lain à Druyes, ma première vraie montée ; ce n’est pas encore là que je vais entreprendre ma méditation déambulatoire. Il fait chaud, toutes mes sensations se relativisent ; j’ai chaud maintenant parce que tout à l’heure j’avais froid, et dans un moment lorsque je serai à l’ombre j’aurai l’impression d’avoir froid. Ainsi en va-t-il de notre vérité. L’absolument ceci ni l’absolument cela n’existe, car pour l’un ce ne sera pas comme pour l’autre. Exemple : j’ai chaud, mes jeans me collent aux jambes, la sueur coule de mon front, mais je marche et je ne peux pas dire que je souffre vraiment de la chaleur. Mais peut-être qu’un autre que moi ne la supporterait pas, ou la supporterait mieux. Qu’est en réalité la sensation de chaleur, la sensation de fraîcheur ?

Pour se mettre à l’écoute de son corps il suffit de lui obéir. C’est lui qui te dira : arrête-toi, repose-toi, mange, bois, assieds-toi ou reste debout, dors, réveille-toi, marche, continue, encore, encore, tu n’es pas fatigué, ce n’est qu’une suggestion de ton esprit… On se fait de fausses idées sur la limite de nos efforts, sur nos possibilités de dépassement.

Parfois mon corps est paresseux et m’appelle pour me dire : ça suffit. Ma tête opine ou n’opine pas. À ce moment intervient ma volonté, et avant ma liberté. La volonté n’est pas un produit biologique naturel mais l’effort en est un. Il y aurait donc ordre d’une partie de mon corps – le cerveau – à une autre partie de mon corps – mes jambes. C’est le même corps qui parle, qui écoute, qui décide et qui fait. Pieds, genoux, tête, mains, sexe, nombril, il se pourrait que tout fonctionne sans volonté ou celle que nous disons avoir ne serait qu’une partie de notre corps, celle qui obéit à une autre, à l’insu de notre conscience qui ne fait que constater les faits.

Cette petite méditation – tiens, elle a tout de même eu lieu – sur la chaleur en marchant m‘a fait oublier l’arbre sous lequel je me proposais de m’arrêter. Qu’importe, je poursuis ma lancée. Le moine bouddhiste qui remonte les sources du Gange n’a peut-être pas de réflexions plus spirituelles !

Le premier pavot. Qu’il est tentant de le cueillir. Pourquoi ? L’homme serait-il naturellement, gratuitement prédateur ? Une abeille y butine mais sensible à mon désir importun elle s’en va à la recherche d’un autre butin.

L’une des fonctions essentielles de l’homme n’est-elle pas de marcher ? Marcher pour fuir les dangers mortels de la nature : incendie, inondation, animal sauvage. Marcher pour quérir sa nourriture : chasse, pêche, cueillette. Marcher pour procréer : féconder, échanger, bâtir, organiser. Marcher pour changer d’espace : aller, découvrir, préférer. Mais d’où vient cette capacité d’imaginer autre chose, un autre lieu, un autre soi-même, un autre demain meilleur que celui qu’on connaît, et sans comparaison possible la première fois ? Une décision, soutenue par un choix, une envie d’autre chose, un besoin de changement, d’évolution ? Une recherche instinctive de l’inconnu ? Cet inconnu serait-il une donnée initiale intrinsèque à l’appétit de l’homme ? Une nécessité logique ? Le moteur de son évolution ? L’esprit de conquête est proprement humain, est-il un attribut de notre nature ou de notre culture ? Quoiqu’il en soit notre programme génétique porte le gène d’une fonction évolutive indéniable. L’homme possède donc en lui, sans la contrôler, son invention permanente.

Méditer, éprouver. Quand je méditais sur la chaleur, il y a un instant, c’était plutôt dans l’ordre de la pensée, alors que maintenant j’éprouve cette chaleur, je laisse mon corps la sentir, je ne la pense pas.

Je ne sais si c’est la chaleur ou le chat volant, mais depuis un moment, “j’éprouve” des pensées érotiques. Me traversent-elles le corps ou l’esprit ? Que d’énergie gaspillée en d’incontrôlables errances…

J’ai ramassé une vieille branche morte que j’ai cassée pour m’en faire un bâton. On marche mieux avec un troisième levier. Mais ce n’est peut-être qu’un avantage imaginaire. On s’appuie bien un peu dessus mais je pense que c’est plutôt son martèlement régulier sur le sol, à chaque double pas, qui m’aide à marcher, comme un battement de tambour devant le fantassin.

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